Les Nigérianes contre la violence
Des ONG nigérianes partent en campagne contre la violence à l'égard
des femmes
Par Michael Fleshman
http://www.un.org/french/ecosocdev/geninfo/afrec/vol14no2/wm2fr.htm
A Lagos, une fille de 15 ans répond à la porte et se retrouve
aspergée d'acide par un ancien petit ami. Elle meurt quelques jours
plus tard, horriblement défigurée. Dans la zone pétrolière du delta
du Niger, les soldats font irruption dans le village de Choba après une
fusillade et violent 60 femmes. Les autorités nient que l'incident se
soit produit, même après la publication d'une photo des agressions
dans un quotidien national et la diffusion d'entrevues avec les victimes
à la télévision nationale. Dans la ville de Kaduna, dans le nord, un
homme fouette sa femme après une dispute. La femme ne peut pas déposer
plainte car aucun délit n'a été commis. La section 55 du code pénal
permet à un mari de battre sa femme tant qu'une "blessure
grave" n'est pas infligée ce qui réglemente, sans la pénaliser,
cette forme de violence familiale.
Ces exemples, tirés des dossiers d'organisations de femmes nigérianes
et de défense des droits de l'homme, offrent un aperçu des fondements
sociaux, traditionnels et politiques de ce que Mme Tolulope Lewis, représentante
d'une des principales organisations non gouvernementales de femmes nigérianes,
Baobab for Women's Human Rights, qualifie d'"épidémie de la
violence" à l'encontre des femmes. S'adressant à Afrique
Relance à New York, Mme Lewis a déclaré que les pratiques coutumières
discriminatoires, le cadre constitutionnel et juridique hérité des
anciens gouvernements militaires et le mur de silence qui entoure
notamment la violence familiale exposent les femmes aux viols et aux
agressions sexuelles. "Il ne sert à rien de s'adresser à la
police", a-t-elle déclaré. "Ils disent que c'est une affaire
privée [entre l'homme et la femme] qui ne les concerne pas. Ils se
contentent parfois de demander à la femme : "qu'as-tu fait pour mériter
cela ?"

Les efforts
du gouvernement pour réduire la violence à l'égard des femmes ont
manqué d'enthousiasme sous le gouvernement militaire du général Sani
Abacha, qui a pris le pouvoir en novembre 1993 et qui a gouverné jusqu'à
sa mort en 1998. Après la création d'une Commission officielle des
droits de l'homme en 1995, le gouvernement a organisé deux ateliers
nationaux sur les causes de la violence et a annoncé des projets
d'ouverture de centres d'aide juridique et de conseils pour les
victimes. Mais les programmes ont été jugés peu crédibles par les
organisations nigérianes des femmes et des droits de l'homme, et n'ont
guère reçu de soutien politique ou financier de la part d'un régime
qui, par ses pratiques répressives, s'est rapidement acquis une triste
réputation.
Initiative de l'UNIFEM
Avec l'aide du Fonds de développement des Nations Unies pour la
femme (UNIFEM), les Nigérianes ont profité de la transition du pays
vers la démocratie pour lancer une campagne ambitieuse de lutte contre
la violence à l'encontre des femmes. Le programme comprend des services
juridiques et sociaux pour les victimes et leurs familles, une formation
destinée aux responsables du gouvernement et des forces de l'ordre,
ainsi que des activités éducatives communautaires et destinées
notamment aux jeunes. L'UNIFEM et le Women's Center for Peace and
Development, une organisation non gouvernementale de femmes nigérianes,
ont lancé le projet Social Advocacy Against Violence Against Women
(SAAVAW), à la fin de 1998, grâce au financement du Fonds de l'UNIFEM
pour le soutien aux actions destinées à éliminer la violence à
l'encontre des femmes.
Mme Tolulope Lewis : "La violence à
l'égard des femmes ne peut être dissociée des questions plus générales
liées à leur situation économique et sociale".
Photo : Michael Fleshman
Le SAAVAW a organisé en août 1998 le premier des ateliers consacrés
au problème, en encourageant des pièces de théâtre, des chants et
des danses pour illustrer les répercussions de la violence sur les
femmes et leurs familles. Les militants du SAAVAW ont également créé
des Clubs d'éducation dans six écoles secondaires du pays. Les clubs
organisent des activités locales destinées à briser les stéréotypes
qui incitent à la violence et à rapprocher filles et garçons en vue
de mettre fin à la violence dans leurs communautés. Le projet SAAVAW
s'est officiellement achevé en juillet 1999 par une conférence
nationale consacrée à la couverture médiatique du problème et par la
création d'une nouvelle organisation nationale non gouvernementale,
Project Alert, destinée à combattre la violence contre les femmes par
l'éducation, la recherche et les campagnes de promotion. Project Alert
est la première organisation nigériane à se consacrer exclusivement
à cette cause, et vise à accroître et à coordonner les programmes
d'autres organismes, gouvernementaux et non-gouvernementaux, en matière
d'autonomisation des femmes, de conseils et d'aide juridique.
'Maintenant, les femmes agissent'
Personne ne crie cependant victoire avant l'heure. Mme Bolanle
Asimolowo, représentante de l'Organisation des droits civils de Lagos,
a déclaré à Afrique Relance que malgré des améliorations
significatives, pour ce qui est des droits humains et civiques, sous le
gouvernement élu du Président Olusegun Obasanjo, "la situation
des femmes ne s'est pas vraiment améliorée. Il reste des progrès à
faire". Le problème s'explique en partie, selon Mme Lewis, par la
quasi absence de femmes dans les nouvelles législatures locales et
nationales. Seuls trois des 109 sénateurs nigérians sont des femmes,
tandis qu'on ne compte que 12 femmes (sur 350 membres) à la Chambre des
représentants. A l'échelle nationale, seuls 2 % de tous les élus sont
des femmes, ce qui ne facilite pas l'inscription des questions relatives
aux femmes à l'ordre du jour du pays.
"La violence à l'égard des femmes renvoie à la question plus
générale de l'importance sociale et économique des femmes dans le
pays, fait-elle remarquer, et le sentiment que les femmes ne peuvent pas
diriger subsiste. Nous encourageons hommes et femmes à comprendre que
les femmes ont un rôle à jouer en faveur de la démocratie. Nous
voulons aujourd'hui briser le silence. Il nous reste un long chemin à
parcourir, mais maintenant, les femmes agissent." |